Brad 2051

par Vanessa du Frat

J'observe mon visage dans le miroir…

Ce visage, je l'ai déjà vu tant de fois… sur d'autres. Les yeux bleus, légèrement en amande, le nez fin, droit, le menton volontaire, la mâchoire virile. Et les boucles dorées, épaisses, brillantes. Un visage parfait. Modèle Brad 2051.

Je grimace, déforme ce reflet que j'abhorre. Un instant, je ne me reconnais plus, et j'exulte.

Je pourrais avoir recours à la chirurgie — d'autres l'ont fait — mais à quoi bon. Ce visage, je continuerais à le voir, partout où j'irais. Des modèles Brad, il y en a des milliers, des dizaines de milliers, même. A l'époque, il y avait moins de choix qu'aujourd'hui. Deux modèles masculins, deux modèles féminins.

A présent, GenetiX sort un nouveau modèle chaque année. Et met régulièrement à jour les anciens modèles.

Moi, lorsque je les vois dans la rue, se tenant la main pour aller à l'école, avec leurs petites frimousses sérieuses et leurs uniformes bleu marine, je ne peux m'empêcher de me revoir à leur âge. Modèle Brad 2051, modèle Brad 2073, où est la différence ? Les yeux un peu plus clairs, peut-être ? Un ou deux centimètres de plus à l'âge adulte ? La bouche un rien plus pulpeuse ? Qui le remarquera, de toute façon, à part moi ? Moi qui scrute mon visage, jour après jour, espérant y déceler LA différence qui me sortirait du lot…

Soudain, je remarque une tache sur le lobe de mon oreille gauche, et je jubile. Je l'effleure avec crainte, révérence, presque. J'ose à peine la toucher, de peur de la voir disparaître. Mon cœur s'accélère, je sens un frisson parcourir mon échine. La tache grandit, occupe tout l'espace. J'en défaille presque. Tremblant, j'imbibe d'eau un coton-tige, et le passe lentement sur l'illustre promesse, retenant ma respiration…

Sous mes yeux effarés, la tache se fane, puis disparaît. Une vulgaire trace d'encre. Mon cœur explose. De rage, je frappe le miroir, de toutes mes forces. J'aimerais le voir se briser, voir mon image tomber en mille morceaux sur le sol. Mais, dans ce monde où l'apparence a tant d'importance, les miroirs sont solides…

Les larmes coulent sur mes joues, et je me laisse tomber à genoux, le visage haï au creux de mes mains meurtries.


Je m'appelle William Henry Beckett. J'aurai trente ans dans une semaine. Au creux de mon bras, juste sous la peau, je porte une puce électronique, garante de mon identité. Tous les matins, je me lève une demi-heure plus tôt, et j'observe mon visage dans le miroir. Puis, j'endosse mon costume noir, je fixe ma cravate argentée marquée du sigle de GenetiX, et je me rends au travail. Dans le métro, je les compte, tous les matins. Hier, il y en avait vingt-six. Cela ne m'a pas étonné. Après tout, le modèle Brad a toujours été à la mode.

Mes parents m'ont payé soixante-quinze mille dollars, Une vraie fortune. A présent, les nouveaux modèles sont à peine vingt mille dollars. Au marché noir, on peut en trouver pour moitié moins. Nous sommes devenus banals.

Les riches nous méprisent, les pauvres nous détestent. La mode, aujourd'hui, ce sont les modèles à la carte. Depuis dix ans, les gens se les arrachent. Mais là, il ne s'agit plus de quelques milliers de dollars. Les modèles les plus performants culminent à deux millions. Ceux-là, on en voit peu. Ils ne jouent pas dans les rues avec les autres enfants, ils ne vont pas dans les écoles publiques, on ne risque pas de les trouver dans une rame de métro. Eux passent leurs journées dans des classes spécialisées. Dans dix ans, ils révolutionneront la face du monde. GenetiX l'a dit.

Mes costumes sont parfaitement ajustés, tout comme mes mocassins de cuir. Quand on est un modèle Brad, on n'a pas besoin de débourser pour avoir l'air classe. Pas de tailleurs ou de cordonniers, pour nous. Il nous suffit d'entrer dans le premier grand magasin, et de choisir. Costumes, chemises, chaussures, sous-vêtements, tout y est. La dernière fois, j'y ai même trouvé des brosses à dents. Le rayon "Brad" s'agrandit de plus en plus, à mesure que diminue le rayon "Autres".

Je fixe ma cravate sur ma chemise blanche, et passe machinalement ma main dans mes cheveux. Je ne vérifie pas mon apparence dans le miroir, ce n'est pas nécessaire. Et de toute manière, j'ai ôté tous les miroirs, sauf celui de la salle de bain.


Celui qui m'apportera peut-être le salut.


Près de la station de métro, j'aperçois ma collègue Angelica, qui sort de chez elle, très chic dans son petit tailleur rayé modèle Angelica. Je la plains. Mes parents ont eu la décence de ne pas m'appeler Brad. Elle croise mon regard, et après une petite hésitation, lève la main pour me saluer. Elle me rejoint, les yeux brillants.

— William ! Je n'étais pas sûre que ce soit vous !

Je hoche la tête, un triste sourire sur la bouche parfaite du modèle Brad. Je comprends. Elle n'était pas sûre. C'est normal. Après tout, rien que dans mon service, nous sommes dix.

Mais moi, je l'ai reconnue. Je les aurais reconnus entre mille, Angelica Conrad Smith et ses deux grains de beauté sur la joue droite. GenetiX a proposé à ses parents une opération gratuite, qui ne laisserait aucune cicatrice. Ils ont refusé. Peut-être parce qu'ils lui avaient déjà fait l'affront de l'appeler Angelica.

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vendredi 17/02/12

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